Une promenade avec Artaud

UNE PROMENADE AVEC
ANTONIN ARTAUD
C'est en ce moment pour moi une sale époque,
toutes les époques d'ailleurs sont dégueulasses dans l'état où je suis.
Vous n'imaginez pas à quel point je puis être privé d'idées.
Je n'ai même pas les idées qui pourraient correspondre à ma chair, à mon état de bête physique,
soumise aux choses et rejaillissant à la multiplicité de leurs contacts.
Et la bête mentale n'en parlons pas.
Ce que j'admire, ce pour quoi j'ai appétit, c'est la bête intelligente qui cherche, mais qui ne cherche pas à chercher.
Ce qui me fait rire chez les hommes, chez tous les hommes, c'est qu'ils n'imaginent pas que l'agrégat de leur conscience se défasse;
A n'importe quelle opération mentale qu'ils se livrent, ils sont sûrs de leur agrégat.
J'estime avoir assez emmerdé les hommes par le compte-rendu de mon contingentement spirituel, de mon atroce disette psychique,
et je pense qu'ils sont en droit d'attendre de moi autre chose que des cris d'impuissance et que le dénombrement de mes impossibilités,
ou que je me taise.
Mais le problème est justement que je vis.
Je suis comme un aveugle au milieu des idées, toute spéculation qui ne serait pas un constat, une simple agitation de phénomènes connus, m'est interdite
mais le mal à y regarder de près est que je ne vois pas la nouveauté, ou pour mieux dire la nécessité d'aucune opération intellectuelle.
Il n'y a pas de choc dans l'esprit qui m'apparaisse comme le résultat d'une Idée, c'est à dire d'une conflagration nourricière de forces au visage neuf.
J'en suis au point où je ne sens plus les idées comme des idées, comme des rencontres de choses spirituelles ayant en elles le magnétisme, le prestige,
l'illumination de l'absolue spiritualité, mais comme de simples assemblages d'objets.
Mon agrégat de conscience est rompu.
J'ai perdu le sentiment de l'esprit, de ce qui est proprement pensable,
ou le pensable en moi tourbillonne comme un système absolument détaché, puis revient à son ombre.
Et il nage comme des lambeaux de petites pensées, une illumination descriptive du monde,
et quel monde !
Mais au milieu de cette misère sans nom, il y a place pour un orgueil, qui a aussi comme une face de conscience.
C'est si l'on veut la connaissance par le vide, une espèce de cri abaissé et qui au lieu qu'il monte descend.
Mon esprit s'est ouvert par le ventre,
et c'est par le bas qu'il entasse une sombre et intraduisible science,
pleine de marées souterraines, d'édifice concaves, d'une agitation congelée.
Qu'on ne prenne pas ceci pour des images.
Ce voudrait être la forme d'un abominable savoir.
Mais je réclame seulement pour qui me considère
le silence,
mais un silence intellectuel si j'ose dire, et pareil à mon attente crispée.
Je pense à la vie.
Tous les systèmes que je pourrai édifier n'égaleront jamais mes cris d'homme occupé à refaire sa vie.
J'imagine un système où tout l'homme participerait, l'homme avec sa chair physique
et les hauteurs, la projection intellectuelle de son esprit.
Ces forces informulées qui m'assiègent, il faudra bien un jour que ma raison les accueille,
qu'elles s'installent à la place de la haute pensée, ces forces qui du dehors ont la forme d'un cri.
Il y a des cris intellectuels, des cris qui proviennent de la finesse des moelles.
C'est cela, moi, que j'appelle la Chair.
Je ne sépare pas ma pensée de ma vie.
Je refais à chacune des vibrations de ma langue tous les chemins de ma pensée dans ma chair.
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