Marée basse

Ah, la littérature !

 

 

Le sable mouillé avait gelé. Le jour se levait sur un petit matin glacé. Le soleil naissant incendiait les cristaux de la grève. Rougeoyant sur les ondes sableuses, le gel défiait la mer. Des éléments s’opposaient dans un silence grandiose. Elle avait quoi ? 5 ou 6 ans – longeant la Banche déserte et hivernale – elle avait eu ce matin là, la certitude de la beauté du monde.

 

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Quel temps fait-il à Caplan ?

 

 

La Bretagne est un pays où la modernité ne prend pas, visible comme un anachronisme ! Ce qui se vendait ici, c’était l’immobilité. Le temps arrêté, les Vieilles Charrues et les Chants de Marins, le Concours de Moisson, les Filets Bleus, les Fêtes des Pommiers et de la Morue, les Vieux Gréements…

Crozon et Douarnenez avaient leur festival de cinéma. Les musées étaient à la hauteur de la mémoire de Pont-Aven. Quelques libraires jouaient la carte de la littérature. Elle lui avait parlé de Caplan, pas loin de Morlaix, une mythique librairie au milieu de nulle part, mais de cette rue en pente qui tombait dans la mer et qui conjuguait les charmes du débit de boisson, du jeu de boules, du petit restau, de l’épicerie grecque et le plaisir des livres. Là, il s’était dit que c’était jouable : un jour, une maison.

 

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 Solarisation

 

 

Personne plus que moi n’a haï les pierres grises, les toits d’ardoises et les ciels changeants et bas de la Bretagne. Personne n’a plus souffert de ses lumières, de ses pluies qui ne savent pas s’arrêter, de ses saisons précautionneuses, de ses printemps interminables, de ses coups de vent en plein soleil qui vous font frissonner l’été.

 J’ai haï les quartiers historiques, les villes reconstruites, les maisons mitoyennes, les bocages, les arbres moignons, les pommiers, le folklore, l’enracinement, l’accent des gens, leur peau rosée, le fait qu’ils ne connaissaient pas le Maroc… Les racines obligatoires furent des racines arrachées.

Ce n’est pas le macadam défoncé, la chaussée ruisselante de boue, les jours maussades et répétés qui lui manquent.
Mais la solarisation de la mer vers 11 heures. Cet éblouissement irregardable à l’œil nu, quand on sortait du goulet étroit où se rétrécissait la rue Sainte Marguerite et que le port à marée haute étincelait de feux ardents. Un petit vent frais, toujours, soufflait.

 

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L’arrivée

 

 

« Bordel – éructa-t-il intérieurement devant le porche – bordel ! » Ce minéral à vocation de pierre tombale qui encadrait la porte n’était pas de bonne augure. A chaque arrivée l’angoisse le prenait à la gorge. Le premier contact était toujours de l’ordre du désir de fuite.
En pratiquant la sociologie du carnet d’adresses, à Paris, où il avait fait escale, tous aimaient, célébraient, ne juraient que par la Bretagne. A Montreuil, où il avait honoré le Mélies de sa présence à une rétrospective Pelechian, au Bar du marché, ou chez Lili, le comptoir cambodgien du métro, lieu de RDV privilégié des bobos montreuillois, chacun avait trouvé génial ce suprême privilège d’aller se geler les fesses dans le Finistère en novembre, et de vanter la température de l’eau qui, à Ouessant, en plein été, ne dépassait jamais 15, les femmes avançant leurs poitrines comme preuve qu’il n’y avait rien de mieux pour tonifier tout ce qu’il fallait tonifier…
Sa logeuse s’effaça pour le laisser entrer. Il se pinça le nez pour ne pas respirer les effluves d’humidité sourdant de chaque pièce.

Je revois les nappes, les minuscules serviettes, les tasses sur leurs soucoupes, le plateau à biscuits dont il fallait attendre interminablement le passage: “ Tu peux en prendre un, si tu veux. “ et la couleur cognac du thé. Elles rajoutaient une rondelle de citron – acidité sur amertume – Je ne crois pas qu’elles aimaient vraiment cela. Elles auraient préféré un café très noir et des gâteaux bretons. Mais il fallait bien se servir un jour de ces services à la porcelaine si fine. Je n’aimais pas cette finesse là, ces anses là, ces tasses là et les “ belles choses ” rapportées là, dans cette maison trop propre de ménagère bretonne, qui me faisaient haïr jusqu’à l’idée même de la maison.

 

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Du lichen

 

 

Au retour du Maroc, elle était quand même un peu moins bretonne.Le lichen qui s’enkystait dans la moindre infractuosité de la pierre, la révulsait. Il dégueulait les siècles dans les rochers et dans les rues..Il avait gardé une pointe d’accent breton et« sonnait » dans les fest-noz… « Les architectes de l’époque moderne sont ceux qui furent les fers de lance d’un retour à la tradition en Bretagne » lui apprit-il… C’est la faute d’Alan Stivell pensa t-elle. Avec sa harpe sucrée, il avait rendu possible tous les retours suspects aux traditions les plus éculées.

Quelques maos parisiens de la Belle Epoque l’auraient bien vue en coiffe et sabots. « Et alors ? insinuait D. A … Comment te situes-tu par rapport à la Bretagne ? » Flairant le débat foireux , elle se réfugiait dans un silence granitique .Elle préférait Leonard Cohen à Stivell, Béjart et sa Messe pour le Temps Présent ou son Bakhti aux danses bretonnes. Enfant, elle avait appris l’arabe, pas le breton. Elle lisait plus facilement Inoué que Jakez Helias. « La mer ! » répondait-elle…

 

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Le centre commercial

 

 

L’expérience des locations chez l’habitant est hasardeuse. « Pour le même prix – pensa–t-il en ouvrant précautionneusement l’armoire – en partant de Beauvais, j’aurais pu faire un tour en Suède ! » Mais Beauvais ! Tous les autres savaient faire : l’anticipation, la réservation, le planning millimétré, jusqu’au taxi, ou la nuit en B&B avant le vol Beauvais/ Stockholm. Et puis l’arrivée en Suède, dans l’équivalent de Beauvais.

Enfin ! Là, il avait pris son temps et de sa fenêtre il avait vue sur une boutique, « L’Art du tricot », un art qu’on ne pratiquait plus beaucoup sur les places de grève. Soucieuse d’accommodements à l’évolution des mœurs, l’autre boutique , risquait un affichage ou le mot « mercerie » le disputait au mot brocante, écrit de façon fantaisiste à même le mur. « Brocante… rumina-t-il – la Bretagne toute entière est une brocante ! »

Je suis bretonne. « Alors – dit-elle avec l’audace de la psychologue qui se risque dans les zones mal famées de la sociologie – la nourriture chez toi était à base de crêpes et de pommes de terre ? »

Van Gogh ! Les mangeurs de pomme de terre…

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Éternité périmée

 

 

Le marchand de Saint-Pol de Léon lui avait conseillé de laisser faner légèrement les artichauts avant de les cuire. A l’étal de la supérette, les légumes avaient tous subi le même traitement et s’éteignaient inexorablement entre dessèchement et décomposition. « Les œufs sont-ils bios ? » s’enquérait, inquiète, l’amie japonaise, dans un français impeccable. Il n’aurait pas dû l’inviter sur l’ile. Abonnée qu’elle était au Club-Légumes du 19° arrondissement, elle ne connaissait que les paniers « petits producteurs », plein de navets et de côtes de bettes in-défroissables, aux proportions inadaptées aux deux-pièces riquiquis de la vie parisienne. Il lui avait vanté la Bretagne, la mer, le vent, les fougères, les lierres, les ajoncs, les rochers, le sable, les huitres et les tourteaux, les galettes de sarrasin, le cidre. Et tout ce service de communication échouait sur une boite d’œufs de catégorie 3 !

 

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L’éternité plus un jour

 

 

Ils lui avaient prêté leur maison dans le petit port. Leur bibliothèque regorgeait de BD historiques, de contes et légendes, de livres d’histoire récente, si toutefois l’histoire s’arrêtait à 1945. Ils abordaient la Bretagne par les mythes. « Si ça t’intéresse – remarqua-t-elle – le Benoïc de la Légende Arthurienne, c’est Binic ! Ban de Benoïc est le père de Lancelot. Et Brigit est une ancienne déesse – unique principe divin féminin, dans la mythologie celtique – recyclée par la suite ! Le bateau de mon arrière grand-père et la maison de ma grand-mère s’appelaient Brocéliande » Il n’écoutait plus. Sur la table basse du salon, elle posa en évidence des livres de Louis Guilloux.

 

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Angoisse en ut majeur

 

 

Au restaurant, la conversation tournait autour des places de parking . Puis ils abordèrent la question des points de retraite. A celui-ci manquait un trimestre. Celle-là… Elle se leva, comme distraitement et prit la fuite.
Ils allaient à des conférences sur la relation entre un tableau et une forme musicale. Ils frayaient dans les foires au vin, les Relais et Châteaux, étaient imbattables au Scrabble et aux Mots Croisés. L’âge pensa t’elle… C’est pire que ce que je pensais !

 

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Calvaire

 

 

La table d’à côté avait été réservée pour un groupe. Ils sont en séminaire. Ils rafraichissent leur relation à la boîte qui les emploie et qui, en ces temps difficiles, devenait rance. Ils épuisent les sujets consensuels, déploient des trésors d’imagination à trouver des sujets qui ne fâchent personne : le Taï Chi, les prénoms d’enfants. Chaque phrase déclenche un rire unanime.Elle se plaignait de son « parcours atypique »…
« Honnêtement – disait-il – Tu aurais pu envisager le long terme dans une boîte ? »
Honnêtement, elle se dispensait de la réponse.

 

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Guy Cotten

 

 

De l’odeur de vase, à la coopérative maritime, tout ici parlait de la mer. Le pull était rugueux et il durerait 100 ans. Tâtant les cirés de Guy Cotten, il eut une pensée pour les héros du Vendée Globe.
Avant même de quitter Les Sables, Gerry Roufs, le canadien, disait que non, il n’avait pas peur d’affronter l’Indien, alors qu’il avait descendu le Saint-Laurent en hiver. Il avait aussi parlé du vert, couleur proscrite sur les bateaux, du lapin… Exorcisé les lieux de la peur.
Il avait alors commencé à lire les articles d’Yvon le Vaillant dans Libé, puis ceux de Poirot-Delpech dans le Monde, tous deux passionnés de voile. Peu à peu, il s’était plongé dans les collections complètes des quotidiens, dévorant l’Equipe, suivant les infos. Quand la coque de Dinelli s’était retournée, puis celle du vieil anglais, Jeantot l’organisateur du VG , n’avait pas bronché. Il n’avait pas douté un instant qu’à l’abri de leurs coques, ils attendaient les secours. A peine sans nouvelle de Gerry Roufs, il déclencha immédiatement l’alerte rouge. A la Conférence de Presse qui faisait le bilan de la Course, les navigateurs étaient entrés revêtus de la combinaison de survie de Guy Cotten, hommage silencieux au fabricant de vêtements de marins qui leur avait sauvé la vie.

Elle se serait bien vue en attachée de presse de Guy Cotten, qui habillait les navigateurs du Vendée Globe et prêtait ses combinaisons au Bain des Otaries, qui avait lieu chaque premier jour de l’an, sur les Côtes bretonnes…

 

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Les mouettes

 

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Un Tintin posé en équilibre sur le rebord de son lit, avec sa lampe de poche solaire, il improvise une séance de théâtre d’ombre :  » Mon cinéma !  » Un petit bateau de bois miniature et il campe l’histoire d’un vieux marin perdu dans l’océan : « La mer, c’est un désert d’eau. La ville, c’est un désert de maisons. La plage, c’est un désert de sable. Et le désert d’Arizona, c’est un désert de western !Pirates, vous êtes des hommes de sang et de flots. Vous avez de l’argent à tour larigot ! Tout le monde sur le pont ! Tout le monde au rivage! »

Au magasin de souvenirs bretons ils étaient tombés sur de petites boites bleues, rectangulaires, qui, ouvertes, libéraient l’appel criard de deux mouettes montées sur ressort. Chacun d’entre eux avait un destinataire pour ce cadeau en forme de reproche : « Si tu ne viens pas en Bretagne, la Bretagne vient à toi ! » Ils se partagèrent les 12 boites avant de se précipiter au théâtre de verdure au concert de Salif Keita. D’un regard circulaire elle apprécia le public des vacances bretonnes. Un couple retint son attention. Raides, austères, calmement réjouis, plus habitués sans doute à l’écoute des Brandebourgeois, qu’à la musique malienne. A la fin du concert, ils accompagnaient le rythme, tanguaient sur leurs sièges.

 

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Edern

 

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Tout le monde à Edern connaissait « Jean-Edern ». Les cousins s’étonnèrent : « Tu ne connais pas sa tombe ? » Du granit, des graviers, un banc, un hortensia bleu.
Ils avaient tous des anecdotes sur Jean-Edern. Elle, se souvenait qu’il avait fait partie du groupe Tel Quel, avec Sollers et Jean-René Huguenin, qui avait écrit La Côte Sauvage avant de mourir comme on le faisait dans ces années–là, dans un accident de voiture.
Un jour, à la Coupole, alors qu’elle attendait quelqu’un, à la table voisine un jeune homme parlait de Huguenin avec un homme qui, manifestement l’avait connu. Elle se garda d’intervenir. Mais son RDV avait perdu de son intérêt.

La Coupole… Ils avaient RDV un soir d’hiver clair et glacial, à la tombée du jour. Peu avant l’heure prévue, il annonça un retard. Elle écuma le quartier Saint-Sulpice. Ils arrivèrent en même temps, un peu fébriles.
Elle fila aux toilettes. Alors qu’elle traversait la salle, son portable vibra : « A peine arrivée – se plaignit t’il… Tu te tires ! Tu ne vas quand même pas me planter là ! »« Tu as la même façon qu’Anelka de remonter le col de ta veste ! Tu as dû passer des heures à trouver la tenue qui t’allait le mieux. »
Anelka ! …
« Avant de te retrouver – commenta-t-il plus tard – j’ai préféré aller me fumer un joint !» Place Clichy, il l’enlaça, l’embrassa fougueusement et dit : « Je commençais juste à être fidèle… »

 

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La météo en Bretagne

 

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Quand un goéland se gratte … Le gland

Mauvais sera le temps

Par contre s’il se gratte le cul …….

Fera pas beau non plus !!!

Reçu à l’instant de mon cousin

 

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Ah! mes aïeules…

 

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Nous sommes tous des fins de race. Nous sommes tous les extrémités d’une longue lignée. Nous trimballons les ambitions déçues, les espoirs débordants, les esprits conquérants, les désespoirs larvés, les redditions intempestives, les mélancolies chroniques, les atavismes, les archaïsmes, les dérélictions, les blessures mal digérées de ceux qui nous précèdent. Et accessoirement, leur goût du rire, de la vie.

Dans son fauteuil en châtaignier, une broderie blanche sur les genoux, ses calques bleu à portée de mains, elle regarde Jacques Dutronc à la TV : « Il y a encore de beaux hommes ! » remarque ma grand-mère en 68.

Tu diras à Jacqueline que je n’irai pas à la peinture cette semaine. J’irai la semaine prochaine ! murmure ma mère, sur son lit de mort. Le vieil homme avait fait plus de 12 kms à pied pour lui apporter des fleurs : « Tu te rends compte ! A 90 ans un homme t’offre encore des roses rouges ! » Elle a souri. Une dernière fois.

La tante d’Edern a eu, au début des années 30, la première moto du Finistère.

Assises sur une couverture, nous mangeons des huitres et buvons du vin frais, face au port, à la Fête de la mer de l’Ile-aux-Moines. « C’est bizarre – constate ma tante – toutes les trois nous avons les yeux verts. Avant – insiste t’elle – il y en avait beaucoup moins. Ça ne serait pas une question de dégénérescence ?»

 

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Fucus spiral

 

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En sortant de l’eau il lui avait tressé une couronne d’algues. Le granit de la jetée était chaud sous leurs corps. Il avait plu toute la nuit sur la tente au camping des Fauvettes. Le lendemain ils apprirent que les chars russes avaient envahi la Tchécoslovaquie.

Elle lui avait parlé de la Bretagne. Il décida d’y passer une semaine en novembre avec son tendron.Ils remontaient la rue de Rennes.. Il avait toujours son air ténébreux de beau bandit corse, ses yeux translucides, couleur de la mer à Cassis, ses muscles longs…
« Tu aurais pu me le dire – se plaignit- t’il doucement – La libido en Bretagne, ça ne marche pas forcément ! » A cela, elle n’avait rien à dire et ne dit rien. Elle le quitta sur le parvis de la Tour Montpanasse : « Avant – dit-il – Avant… tu m’aimais bien ! »

 

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Vendredi Saint

 

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L’architecte lui avait aménagé un parcours de ses œuvres . Ils sillonnaient les Côtes d’Armor. A Guingamp dont il était originaire elle lui parla de la pâtisserie où l’on venait acheter les meilleures tartes aux fraises du département… Ils y firent un saut, mais lui s’abstint de tout écart. On était un vendredi saint ! Elle se souvint du film de Valérie Mrejen sur les jeunes juifs qui décidaient de sortir du carcan des interdits religieux : allumer la lumière le jour du sabbath , manger du porc , des poissons à chair rose, des coquillages… Mais là où Valérie Mrejen mettait la question sur la table et entendait en venir à bout, lui conservait l’interdit. Religieusement.

 

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Culs bénis

 

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« Bon vent, paille au cul, feu dedans ! » clamait notre oncle curé quand il quittait les lieux .

« Mais tu t’accroches comme la vérole sur le Bas-clergé ! » tonnait mon père quand il avait un bon jeu à la belote. Chaque année on me faisait un pense-bête récapitulatif. Je n’en étais pas à me gratter l’oreille gauche, à me tordre la bouche , à prendre soudain un air distrait. Je jouais vertueusement, connement, sans une once de malignité, ni de subtilité. Et au premier tournant, dans la voiture du retour, j’avais oublié les règles du jeu.

 

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La photo de son père

 

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Deux mois après que je lui eus apporté la photo de son père, celle-ci se trouva endommagée. Elle avait laissé la fenêtre de sa chambre ouverte. La pluie l’avait constellée de petits points blancs qui avaient effacé le regard de l’homme, l’avaient rendu méconnaissable. Elle a eu un père deux mois durant, puis il a disparu à nouveau, est redevenu fantôme. Elle l’avait attendu toute sa vie.

Sa voix était devenue lugubre. Depuis quelque temps lorsque je l’appelais au téléphone, je ne reconnaissais plus la voix de ma mère. Rauque, caverneuse, atone. Sa voix de soprano l’avait précédée dans la tombe. La mort précède la mort. La mort s’annonce. Elle se convie d’office à ce festin qu’on lui refuse.

Je lui parlais de son père, comme un médecin donne un petit coup de marteau sur le genou du patient pour en vérifier les réflexes. Mais elle ne réagissait plus. Elle était tombée dans une neutralité, un non-être terrifiant. Devant la mort qui venait, certaine, à pas mesurés, dans un temps précautionneux où aucun faux-pas, aucun trébuchement n’était désormais possible, son effroi rencontrait mon refus de son état et de la certitude qu’il n’y aura plus de ces miraculeuses résurrections que la vie, quand on est dans la vie, engendre. On approchait avec elle de la mort de tous les contes, de toutes les légendes : la camarde, la mort à Samarcande, la Légende de la Mort…

 

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Les Celtes

 

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A force de scruter le large, d’interroger le ciel, d’arpenter en glissant les rochers couverts de fucus ou noirs comme la marée, il finissait par chercher des formes partout. Des dos de dinosaures émergeaient des flots, des figures se dissolvaient dans l’éther. Des corps s’enlaçaient dans les mares. « Fantasme – se répéta t’il pour s’en convaincre… Pur fantasme ! »

Ses cousins l’emmenèrent au Fest-Noz du festival Interceltiques, à Lorient. « Une gestuelle ridicule » trancha t’elle en accrochant son petit doigt à celui du jeune inconnu qui l’avait entrainée dans la ronde. Dans cette civilisation de la rudesse, se tenir par le petit doigt se voulait un signe de délicatesse. Toute la sensualité de la Bretagne tenait ainsi à ce geste inconfortable, que menaçait de foulure, voire de cassure le moindre faux-pas. La danse finie, il garda sa main, recula d’un pas, esquissa une révérence et l’embrassa !

Elle s’était toujours demandé comment les Grands Bretons au-dessus avaient pu créer un art de vivre cosy, chaleureux, inventer les canapés à grosses fleurs rouges, les tissus liberty, les savons au noyau d’abricot, les laits de toilette au gardénia et le talc parfumé ! Sans parler des buns aux raisins, des scones et des crumpets, alors qu’ici on en était resté à la crêpe, bavant le beurre, depuis des temps immémoriaux.
Sur un tableau noir, dans une galerie de Quimper, un artiste contemporain avait dessiné une enseigne : « Crêperie post-moderne», sous laquelle il mentionnait : « Ici, pas de crêpe ! »

 

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La Route des peintres

 

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A Noël, elle reçut une boite de peintures Lefranc. Ce matin-là, ensoleillé, pâle et glacial, la grève, livide, était ocre et bleue. Je me souviens de l’émail immaculé de la boîte, des pastilles de peinture, rondes, nettes, légèrement ourlées. Du Bleu d’Outremer. Il contenait des océans. De la Terre de Sienne Brûlée. Elle annonçait des déserts. Du rouge vermillon et du vert émeraude, si onctueux, si riche. Elle voulut peindre en plongée, une falaise, une baie semée de pins et de petites maisons d’un blanc éblouissant. Un après-midi durant, elle s’acharna. Elle voulait cette falaise Terre de Sienne. Cette mer Outremer et ces maisons plus éclatantes que neige au soleil. Elle voulait la profondeur, et le relief et l’ombre. L’horizon et le vertige de la falaise. La feuille restait plate. Les coulures de peinture ne seraient jamais ni la Grèce, ni la Méditerranée. Elle n’avait pas inventé la perspective. A 6 ans, elle laissa définitivement tomber la peinture !

 

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Le pull de Lande

 

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Le pull de Laura Ashley était la meilleure retombée de l’Ecole de Pont-Aven. Son encolure arrondie, tricotée dans la masse, était particulièrement seyante et sa gamme colorée empruntait à la lande ses couleurs de mousse, de fougère, de lichen, de bruyère et d’ajoncs. Il était fin, doux, lui allait comme un gant et contenait à lui seul la Bretagne qu’elle aimait. Elle décida de « dormir dessus » avant de l’acheter, une méthode éprouvée à l’usage de ses coups de foudre qui s’avérait sûre. Le 24 décembre, sur le coup de 18H30, il l’appela : « Tu veux quoi comme cadeau ? » aboya-t-il.

Il dépensa ses sous dans la première échoppe en extrayant un pull de bourin, blanc, épais, trois fois trop grand.

 

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La Relève

 

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Il y avait une place à prendre s’il voulait un jour voir ses œuvres sur les boites de galettes de Fouesnant ou de Pont-Aven. Les peintres en Bretagne n’avaient pas pris la relève. Régulièrement sortait un beau livre à couverture cartonnée, où un peintre japonais ou chinois s’essayait, à sa manière japonaise ou chinoise, à restituer sa vision de la Bretagne : aquarelle, lavis, eau-forte, paysages tourmentés, falaises déchiquetées, ajoncs triomphants… Mais aucun peintre contemporain, à sa connaissance, n’avait jamais déclaré : « Je vous emmerde avec le conceptuel ! Le paysage, y’a que ça de vrai ! »…

Il pourrait aussi croquer les Nouvelles Bretonnes, qui trouvaient que les fringues Muji étaient dans la droite ligne d’Armor Lux, en plus moderne… ou qui préféraient Yamamoto aux manteaux blancs, liseré beige, façon cadeau de Damart, de la dernière première dame !

« Cet été – écrivait-il – Je t’ai attendue dans l’Ile »
L’attente est en trop, rugit-elle et d’un clic elle raya un paragraphe sur l’écran de son ordinateur

 

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De profundis

 

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Elle en épousa un autre. Le mariage durait. Elle consulta une voyante.

La mer… vit la voyante… La mer ! … Et des choux-fleurs sur la mer !

Il était marin du commerce. Alors qu’il allait livrer des choux-fleurs en Angleterre, son bateau fut envoyé par le fond. Lui avec.

 

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La caillasse

 

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Sur la plage orpheline, elle ramasse des cailloux, mesure du temps, des nacres rosées, mordorées, argentées, qu’un effleurement réduit en poussière, des coquilles, coupées à l’équerre, comme des cadrans solaires ou dentelées comme des crêpes dentelles. Vestiges du monde tels des fragments d’amphores. Elle laisse trainer des fucus auburn ou blond vénitien, oubliés des sirènes. Un galet vert de gris en forme de boomerang doit dater de la guerre.

Il n’y a plus rien à attendre, que le passé qui vient mordre, et réveiller toutes les défaites.

« The very stone one kicks with one’s boot will outlast Shakespeare » écrit Virginia Woolf

 

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Il visitait les chapelles

 

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Il visitait les chapelles. Il ne ratait pas un calvaire. Il scrutait les hommes d’un autre temps figés dans le granit et les invitait à délivrer leur mystère. Le granit restait de marbre. Les guides de la Bretagne Sud et de la Bretagne Nord ne le renseignaient sur rien. Chacun chope l’Histoire au moment T de sa propre histoire et de son propre questionnement. « L’Histoire me gave ! » pensa-t-il!…

C’est alors qu’ il avisa la cariatide. La douceur du visage au regard modeste, au sourire antique, une sorte d’étonnement d’être qui se dégageait sous les strates de lichen. Il resta longtemps devant l’énigme de ce visage, avec un sentiment de familiarité, de présence… Et tout à coup, il eut le sentiment que quelqu’un l’avait précédé, avait anticipé son passage, là, à cet endroit. Et que c’était son propre visage qui l’attendait dans la pierre.

 

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Le héron

 

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« Autoportrait en héron des marécages » disait le message. « Ben… Heu ! hésita t’elle… Quel beau plumage ! » Pour autant qu’on puisse en juger !

 

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The land of no return

 

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Comme d’autres ramassent du goémon, elle avait toujours ramassé des cailloux. Seul le petit Poucet pouvait imaginer un retour balisé au bercail. « Partie pour partie ! … se dit l’adolescente à son retour en Bretagne. Et elle dispersa ses galets du Maroc dans la lande, comme autant d’énigmes à résoudre pour les géologues du futur.

 

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