Marée basse – suite

 

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La Bretagne pour moi c’est inévitablement le passé, le lieu des voix qui se sont tues. C’est un pays indéniablement beau et rude. Que j’aime et dont je suis partie. Ca me fascine. J’y suis partout chez moi. Mais j’en pars… Dans ces chroniques je laisse remonter des souvenirs. L’enfance y est omniprésente. Quand je revenais en Bretagne j’y allais à reculons parce que je savais que c’était le lieu du monde où il ne se passerait rien. Aucune rencontre possible. Rien qui bouge sur l’échiquier. J’angoissais avant de venir et il m’est arrivé d’avoir des poussées d’acné à mon arrivée. Aujourd’hui ce que je préfère c’est aller dans des lieux de la Bretagne que je n’avais pas pratiqué avant. Y découvrir autre chose…

 

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Vous aviez aimé la saison 1 de Marée Basse, évasion spatio-temporelle en Bretagne, la saison 2 se poursuit à partir d’aujourd’hui et pour un mois dans le blog « Une Rose dans les Ténèbres », avec les photos d’Admin et les textes de Brigitte David.

 

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LE RETOUR

 

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Ça se produisait toujours à Rennes. Au changement de train. Le sentiment d’arriver, d’être chez soi, l’écurie. A Rennes, elle sentait l’écurie. Elle riait en faisant le tour des commerces de la gare, en trainant sa valise à roulettes, réajustant son sac à dos. Ou alors elle sortait rapidement prendre un café sur la place. Ça y était. Elle était de retour. Elle donnait un coup de fil : « Je suis à Rennes ! »
Elle était passée par Paris. Le train l’avait jetée dans une préhistoire. Après Rennes, Saint-Brieuc, Guingamp. Des temps immémoriaux. Les temps blanchis de la mémoire, lessivés, sentant déjà la poudre.
Elle avait toujours assimilé la remontée du souvenir à un reflux gastrique. Et ce fut une succession de remontées du souvenir. Les villes traversées contenaient toujours le même poids d’inertie, de banalité, de morosité. Dans ces villes éteintes, il fallait une énergie d’enfer pour faire surgir la vie, en rupture avec ce qui vous enchaîne, vous enlise dans la conformité, la mise aux normes.

 

 

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LE TEMPS PERMETTANT

 

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Par tous les temps, à peine arrivé, on file à la mer. On enlève ses chaussures. On va goûter l’eau. Attraction irrésistible. Les amis demandent si je connais ce lieu, ce calvaire, cette église… Je confonds les noms, les plages, les temps. Aucune pratique touristique.
Et le registre du souvenir est volatile. La photo oriente une autre vision des choses.
Ecrire le pétrifie.
Le plat de langoustines inaugural, la soirée au Café du Port de la Forêt devant un tourteau , qui donne la mesure du temps et de la conversation. Et puis la vie tranquille, à peine émaillée des évènements familiaux, locaux . On se rafraichit pour l’année. On emmagasine les sensations. On fait des projets à court-terme assortis de la phrase « … le temps permettant ». C’est l’endroit du monde où il ne se passera rien d’autre que cette osmose consentie avec les éléments, l’observation du ciel et de la température de l’eau, presque toujours entre 15 et 19°C…

 

 

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LE DELITEMENT

 

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Elle avait gardé l’échelle de l’enfance. Tout s’était rétréci : les distances, la hauteur des maisons, la profondeur des cours, l’espace des jardins… Vers trois heures de l’après-midi, en hiver, le soleil passait derrière la cheminée de la maison d’en face et la lumière s’éteignait. C’était une froideur de jour d’éclipse. Les oiseaux n’avaient même pas besoin d’arrêter de chanter.

 

 

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LA DISPARITION
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Il ne restait plus rien qu’un ressassement de ressac maritime, une fixation sur le rythme des marées. Le retirement au loin de la mer, son avancée inexorable, calme et toujours un peu menaçante. Et puis cette oxydation des choses, cette lente et certaine dégradation, cette meurtrissure grandissante. Même la beauté de la mer, même la beauté du ciel, devenaient une souffrance, une prise de conscience ravageuse de l’absence et de la vocation à l’absence des êtres. Mais cette conscience de la finitude, cette conscience de ne rien retenir, s’élaborait froidement comme un constat détaché de toute émotion, alors que souterrainement, l’angoisse était totale, terrifiante, ravageuse, engloutissait tout, remettait toutes les pendules au niveau de la disparition, comme seule issue possible.

 

 

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LA BUEE

 

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La sensation lui était revenue, insidieuse, sournoise, dans la torpeur et l’ennui de cet après-midi de dimanche : le monde qui se rétrécit aux dimensions d’un bocal, toute la vapeur d’eau évacuée des soupes, des lessives, des bains, la buée tapissant la vitre d’un rideau plus impénétrable que les barreaux d’une prison…

 

 

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ELLE ÉTAIT DIFFÉRENTE DES AUTRES

 

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Elle était différente des autres. Elle était isolée. Elle n’était pas liée aux autres. Elle n’avait pas de murs mitoyens. Ma mémoire me la restitue cubique, au milieu d’un jardin carré, sur un promontoire, exposée aux vents, aux regards. On disait: “elle a une vue magnifique! ”. Parce que voir la mer au bord de la mer reste un sacré privilège. Elle était veuve d’un mari marin dont je ne sais rien. Avec ce nom là, c’était une étrangère. Aucun lien de parenté avec les voisins, eux, qui avaient tous une arrière grand-mère commune. Son mari lui avait rapporté des nappes brodées et des tasses de Chine, des “ services à thé ” en porcelaine si fine…

Je revois les nappes, les minuscules serviettes, les tasses sur leurs soucoupes, le plateau à biscuits dont il fallait attendre interminablement le passage: “ Tu peux en prendre un si tu veux… “ et la couleur cognac du thé. Elles rajoutaient une rondelle de citron: acidité sur amertume. Je ne crois pas qu’elles aimaient vraiment cela. Ce n’était pas leur civilisation. Elles auraient préféré un café très noir et des gâteaux bretons. Mais il fallait bien se servir un jour de ces services à la porcelaine si fine.
Je n’aimais pas cette finesse là, ces anses là, ces tasses là et les “ belles choses ” rapportées là, dans cette maison trop propre de ménagère bretonne, qui me faisaient haïr jusqu’à l’idée même de la maison.

 

 

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LA MAIN VERTE

 

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Ils avaient la main verte. Le jardin racontait leur histoire. Les rosiers avaient été des roses offertes. La branche de mimosa arrachée au jardin du curé fleurissait dès février. Le poirier était une greffe du jardin de la soeur. Les framboisiers aussi. Chaque arbre témoignait d’une relation, parlait d’un proche ou d’un absent. D’une haie à l’autre, on se partageait les fleurs, les fruits, les légumes et les secrets du jardin.
Cet été là, elle rajouta aux bagages une bouture de papyrus :  » De l’eau et de la lumière! Ca pousse comme du chiendent.  » La recette était simple. L’année suivante, elle tomba sur le papyrus, identique à lui-même, une bouture… planqué à l’ombre d’une misère. Ils ne l’avaient pas jeté, caché seulement : « On ne savait pas ce qu’il fallait lui faire! »

 

 

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LES COSMOS

 

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Oranges, lumineuses, d’une couleur profonde, d’une texture lisse, veloutée, les fleurs étaient une apothéose de lumière dans un jardin. C’étaient des fleurs de rocaille, offertes un jour de promenade, là où je les admirais. J’avais gardé les graines. Je les leur avais offertes. Ils se méfièrent.  » Des « cosmos « … On ne connaissait pas. Ils avaient testé les graines dans une friche du potager. Les fleurs étaient peut-être belles, mais l’ensemble était envahissant. L’année suivante il les avaient supprimées: « Elles prennent trop de place ! « 

 

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CAMPING DES FAUVETTES

 

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Cette nuit là suffit à faire basculer l’horizon . Plus tard, elle aurait voulu travailler sur le thème de la rencontre entre la grande Histoire et la petite …
Il faut dire que la nuit où l’armée russe avait envahi la Tchécoslovaquie avait été torride au camping des Fauvettes, sous la tente battue par les vents d’Ouest, chargés de pluie.
La veille, il lui avait tressé une couronne d’algues.
Au matin ils étaient sortis titubants de la tente à senteur de mer et de sexe mêlés.
Le son de la pluie, le clapotis de la boue, le son du ressac des vagues au loin… Qu’en était-il resté dans la musique assourdissante qu’il composa plus tard ?
Il lui fallut des années, des décennies, pour qu’il laisse remonter la plainte du vent, la plainte du temps, les douceurs mort-nées de la vie. Il composa alors une musique de steppe, de tourbe, de permafrost… Une musique où s’enlisèrent les souvenirs rescapés.
Et il mourut. Avril 2010. Une petite croix, à côté de son nom l’atteste sur le web.

 

 

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« TU CHOISIS »

 

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« A toi de jouer !- dit-il à la Petite Sirène – Tu choisis… Tu restes dans ton royaume de la mer, près de ton père le roi et de tes sœurs… Et tu pousses ta chanson douce pour attirer à toi les naufragés mélomanes. Ou alors tu te laisses pousser les jambes, tu crapahutes jusqu’au sable et tu t’échoues comme Bardot quand Dieu la créa femme. Et advienne que pourra ! Adieu la mer, adieu… Et puis un jour tu descendras la pelouse, le chevalet à la main, comme une héroïne de Virginia Woolf, répétant, folle que tu es : « Je l’ai eue, ma vision ! »

 

 

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PROMENADE DU SOIR

 

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Nous marchons autour de la baie. Nous nous arrêtons à chaque canard, chaque aigrette, chaque hochequeue, chaque mésange, chaque bergeronnette, chaque héron, chaque oie sauvage, venue mystérieuse des pays du Nord et qui fait une halte avant de plus grands voyages. Les cygnes noirs, sortis d’on ne sait où et que l’on a observé à Binic quelques mois plus tôt.
La promenade à la Forêt… Il y a peu, ils allaient encore regarder les bateaux. Mais là, ils ne regardent plus que les canards. Être en vie. Ils sont en vie. Il y a eu le moment où il a arrêté de se baigner. L’apparition de sa démarche précautionneuse, ses haltes de plus en plus fréquentes, le moment où il a commencé à réduire ses déplacements. Le choix des balades en fonction du nombre de bancs. En France, les parcs contemporains ne s’encombrent pas de ce genre de considérations. Certains suppriment les bancs, les toilettes, les poubelles qui défigurent l’espace… On n’est pas dans une maison de retraite, quoi !
En Angleterre, les bancs des parcs sont offerts par des particuliers. Une plaque en cuivre donne leur nom. Une phrase parfois, inscrite dans le laiton : « Mes parents aimaient venir ici ».

 

 

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MARIAGE BRETON

 

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Elle s’était mariée à 16 ans. Une petite bonne femme. Dans sa robe de mariée en satin blanc brodé, elle a l’air d’une première communiante, au côté de son grand mari.
Ils eurent 11 enfants. Tous en bonne santé. Les garçons faisaient le tour de l’église en marchant sur les mains. Les filles lançaient la mode, à la messe, le jour de Pâques.
C’est elle qui était aux commandes et dirigeait tout ce beau monde. Austère, inflexible. On parlait de son sacré caractère, despotique, intraitable, mais transmissible, hélas, à toute sa descendance, avec un sens du trait, de la phrase lapidaire et un humour le plus souvent ravageur !
Accessoirement, c‘est aussi d’elle que venaient les terres, la fortune.

 

 

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MARIAGE ARRANGE

 

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Amoureux d’une beauté locale, il alla faire sa demande. On lui opposa une fin de non recevoir. L’ainée, passait avant la cadette… Il prit ce qu’on lui proposait.
A sa mort, il avait dans les 80 ans. On s’inquiéta pour lui. La première chose qu’il fit, lui qui n’avait jamais bougé d’un périmètre de 20kms, fut de prendre un billet d’avion pour Israël. A Noël, il voulait voir les lieux saints. Il trouva ça très bien. L’année suivante il était en Andalousie…
« Tu vois, j’ai bien réfléchi… je te le dis en pesant mes mots, quand on a une telle propension à l’erreur, je me demande si, dans certain cas particulier, un bon mariage arrangé n’aurait pas fait l’affaire. Ca aurait quand même réduit la marge d’erreurs. Parce qu’en fait, avec tout ce qu’on trimballe de conscient et d’inconscient – et comme dit mon cousin, qui n’a jamais été une référence – «Pour l’inconscient on verra… J’ai déjà beaucoup à faire avec le conscient ! » – avec tout ce qu’on digère mal de nos propres histoires et les 4 générations qu’il faut pour évacuer les miasmes des générations qui nous précèdent… tu imagines bien qu’avec mon profil, à chaque fois je me prends les pieds dans le tapis ! »

 

 

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LE DERNIER DES MOHICANS

 

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Jusqu’à 9 ans il n’avait parlé que le breton. A 9 ans, pension chez les pères et interdiction formelle de dire un seul mot de breton. Éradication sauvage de la langue maternelle. C’était ça ou rester bas-breton toute sa vie ! Il embarqua dans le français sans états d’âme. Du moins, c’est la posture qu’il affichait: « Comment voudrais –tu traduire ?… » Il empruntait un mot à la science, à la médecine, à la mécanique. Car dans ce déni de culture fondateur, il devait en plus, créer l’univers mental qui rendait nécessaire l’abandon de tout ce qu’il avait été. Il lui resta cette interrogation sur la langue, ses bizarreries, ses exceptions qui devenaient la règle…
Parti pour parti, il alla plus loin encore. A la fin de sa vie, il racontait encore son premier choc de lecture : Le Dernier des Mohicans.
A l’âge avancé des mémoires incertaines, je les entendis ma mère et lui, s’affairant dans la cuisine, s’égayer à l’évocation de ce livre qui leur avait ouvert l’espace jusqu’à l’horizon, se remémorant chaque personnage, s’émouvant de leurs destins.
Plus tard, j’ai traversé les USA d’Est en Ouest. Très vite dans les plaines du Middle West , on pense aux Indiens. Très vite, on voit des bisons, Très vite, on sait définitivement qu’il y avait de la place pour tout le monde. Dans les Rocheuses, à un moment, on a vu un rocher taillé comme un profil d’indien. Et quand les sapins Wellington ont recouvert le territoire dans l’Etat de Washington, il est clair que les Mânes des indiens volaient autour de nous.
Mon père était du voyage. J’accomplissais le voyage qu’il n’avait pas fait. J’avais touché l’Amérique.

 

 

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LES BIGORNEAUX

 

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Quand il sortit son Cheval d’orgueil, Pierre Jakez-Helias révéla aux bretons qu’ils pouvaient être objets littéraires.
L’écrivain étant originaire de Pouldreuzic, on se pencha sur l’écrin qui avait abrité une telle perle.
En toutes circonstances, je retiens toujours la musique. Jamais les paroles.
Cependant… Des statisticiens pervers, des sociologues en mal de thèmes, finirent par découvrir que Pouldreuzic était la commune de France où l’on comptait le plus grand nombre d’agrégés par habitant. Cette information essentielle à la compréhension de l’événement éditorial du Cheval d’orgueil, s’enrichit d’une autre approche. Quelque part ailleurs, d’autres chercheurs établirent la forte teneur en magnésium des bigorneaux, un élément qui contribue hautement au bon fonctionnement du cerveau. Ne me demandez ni comment, ni pourquoi « on » fit un rapprochement entre la forte consommation de bigorneaux et la surprenante représentation d’agrégés à Pouldreuzic. Mais cette relation de cause à effet fut clairement soupçonnée et hardiment défendue autour de la table familiale, d’autant qu’invariablement, chaque année, Ouest-France sortait son « marron » sur la cuisson des bigorneaux. Il y avait paraît-il presqu’autant de façon de cuire ces gastéropodes que de jours dans l’année. L’enjeu étant de les extraire en entier jusqu’au tortillon terminal. Pour y arriver, évidemment, toutes les théories s’affrontent…
Reste à savoir pourquoi, après avoir ingurgité tant de bigorneaux, on ne compte pas plus d’agrégés dans cette famille !

 

 

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WHO BY FIRE

 

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Ils trouvent dans le journal des raisons de désespérer du monde. Des petits vieux ligotés à qui on a soutiré leur retraite, des mamies malmenées, de faux flics pour qui on a sorti les maigres économies cachées derrière le bidet. Des jeunes qui sont rentrés par la fenêtre du garage. Une aide ménagère qui se servait dans la cagnotte.
Ils se barricadent quand la lumière baisse. Ferment tous les volets. Celui de la fenêtre de l’escalier. Celle de la garde-robe. Celle de la salle de bains. Ferment toutes les chambres, les grandes baies du salon. Et quand tout est bouclé, l’un après l’autre ils vérifient qu’aucun accès n’est resté ouvert.
Ils marchent à pas feutrés, refaisant chaque jour la même promenade, aux mêmes heures, s’asseyant sur les mêmes bancs, rencontrant les mêmes personnes, se parlant le même nombre de minutes sur les mêmes sujets convenus . Une répétition à l’infini de la même journée.
Et puis on parle de la mort. Chez qui elle advient. Comment elle advient. Les ruptures d’anévrisme. Dans le sommeil. Les cancers récidivants: « Il est parti en quelques jours ». Il est tombé. Il est resté trois jours allongé dans sa salle de bains.  » « Alzheimer, Insuffisance respiratoire ». Un jour, on arrête de respirer. La veille – toujours – il faisait son jardin. « On meurt – disait l’enfant – alors qu’on est vivant… « 

 

 

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WHO BY FIRE (bis)

 

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Et puis il y a les petits jeunes qui se ruent sur les routes bretonnes, s’envoient en l’air, s’éclatent à en mourir. Beuveries, sorties de beuveries. Les caves incendiées, les voitures incendiées. Les bois incendiés. Les maisons que l’on allume dans son sommeil, la cigarette au bout des doigts, à moitié endormi…
Il y a aussi toute la gamme des bitures qui ont mal tourné… sur le tas de fumier… dans le parc à crabes…
On ne parle jamais des falaises, des pieds qui se laissent glisser sur la bruyère, des courants porteurs qui vous emmènent d’une traite dans l’au-delà, du large qu’on prend, puisqu’on sait si bien nager, sans se laisser la moindre chance de retour. Le large, tu sais? Le large…

 

 

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UN PAYSAN

 

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Elle lui voyait toujours de la glaise aux pieds : « Ton père est resté un paysan. Il sera toujours un paysan. » disait ma mère, qui, elle, venait de la mer.
Il avait quitté la terre. « Tu ne crois quand même pas que je vais rester là, à retourner ton tas de fumier ?» avait-il osé hurler à sa mère… Il voulait, disait-il, travailler dans un cirque…
Il y a toujours un mouvement de recul chez les rebelles, chez ceux qui cassent les chaines. D’autres chaines invisibles se mettent en place, créent des circuits parallèles, autrement plus dangereux. Des fidélités insidieuses, corrosives, jamais affirmées, mais expansives.
Il évolua. A regret. Sans un mot. Sans jamais montrer patte blanche. Sans jamais se défaire d’un sentiment de trahison pour ce qu’il laissait derrière lui. Sans jamais se défaire d’une curiosité empreinte de méfiance pour tout ce qui était inexorablement nouveau pour lui. Ébahi devant le progrès comme Hudson découvrant l’Amérique. Il oublia même le breton. « Je est un autre ». Était-il vraiment un autre ?

 

 

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LES ENTERREMENTS

 

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Aller aux enterrements est en Bretagne une activité à part entière. Le problème dans cette profusion de sollicitations est la question du choix. Il faut peser le poids du mort dans la hiérarchie familiale ou amicale. Ou – si les lieux ne sont pas trop éloignés – aller un peu aux deux « manifestations » ou « events » comme on dit en anglais. Une pratique qui rapproche les bretons des New-Yorkais branchés qui fonctionnent sur la double invitation par soirée. On mange le plat chez X et le dessert chez Y. Hors d’œuvre et plat de résistance… ou plat de résistance et dessert. Enfin… Bon !

 

 

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LES ENTERREMENTS – TANTE JEANNE

 

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Tante Jeanne avait tenu le club de gymnastique du 3° âge jusqu’à 78 ans. Quand elle sortait de voiture, elle esquissait un pas chassé sur le parking. Elle allait en vélo au pardon de Saint-Anne. On la retrouvait en photo régulièrement dans le journal… A la fin d’un repas je la vis, à 92 ans passés, s’appuyer sur le dossier de deux chaises, s’élever et faire un entrechat…
Elle ne voyait jamais de médecin. Et entretenait son mental dans son club de belote. Un jour sa fille assista à son retour, décomposée, livide, solidement encadrée par deux hommes qui l’aidèrent à monter les marches qui la séparaient du perron.
Elle avait remporté le concours de belote. Interviewée, filmée par la TV locale, la gloire l’avait fait défaillir…

 

 

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LES GENS DE SA CLASSE

 

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Elle revint silencieuse de l’enterrement d’une centenaire…
« Ça s’est bien passé ? » lui demanda-t-on…
D’un geste de mépris de la main la très vieille dame évacua la question : « Pfffffft ! Les gens de sa classe ne sont même pas venus ! »

 

 

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LES FILETS

 

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Ils échangeaient à voix basse dans la cuisine : « Ce n’est pas un enterrement religieux. Ca t’es déjà arrivé d’aller à un enterrement civil ? Tu sais comment ça se passe ? »
L’homogénéité de la Bretagne s’étendait à tous les domaines. Et la vie privée obéissait à des codes immémoriaux. Ils se recevaient entre couples. Ils n’avaient pas d’amis divorcés. Personne ne vivait en « union libre ». Les hommes se tutoyaient. Les femmes se vouvoyaient. ET nul ne se faisait enterrer sans le passage obligé à l’église.
Cette fois , ça se compliquait. L’histoire n’était pas simple. Le fils de madame x avait trouvé la mort en s’emmêlant dans les filets hauturiers… « Il n’aurait jamais dû se trouver là… On le soupçonne d’avoir voulu trouver du poisson frais, bon, pas cher… pour son restaurant ! »

 

 

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JAMAIS VEUVE

 

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« Que nos femmes ne soient jamais veuves ! » clamait mon père quand il portait un toast. La formule migra de proches en proches jusqu’à Rennes … Nantes… Lyon… Aix… Paris… et même plus loin. On la retrouve dans les livres d’un ami. Autant de toasts portés, conformes à sa mémoire .
Ma mère respecta son vœu. La mort mit fin à son veuvage trois mois plus tard.

 

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LES HORTENSIAS

 

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Ses jours étaient comptés. Il tenait à peine debout. Quand ils arrivaient à l’hôpital, il était derrière la fenêtre de sa chambre, habillé, guettant leur arrivée sur le parking. Sa sœur lui apportait le journal du jour. Il lui paraissait important que le rituel de lecture du journal ne disparût pas. Qu’il restât dans le flux de la vie… Mais au moment du départ : « Reprends moi ça ! disait-il. Je ne le lirai pas. Qu’est ce que j’en ai à foutre de savoir s’il faut voter Sego ou Sarko ! » Sa mère, prosaïque, lançait alors: « Il va falloir faire venir le jardinier ! C’est bientôt le moment de couper les hortensias ! »
– Les hortensias !… reprit-il – Les hortensias ! …»

 

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LESCONIL

 

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Il y avait des chats sur les rochers de Lesconil . Plus tard on m’a dit qu’il y avait une tradition attachée à ces chats, que le village les entretenait, leur apportait de la nourriture, posée sur du papier journal, sur les rochers.
Il n’y avait rien d’autre à regarder que les chats : roux, tigrés, noirs… Rien d’autre où concentrer mon absence de pensée. Il y avait du soleil et du vent, pas un arbre. C’était – me dit-on – un bastion communiste, la zone rouge, Lesconil.
Après, nous nous sommes arrêtés à Douarnenez. Nous sommes rentrés dans une brocante. Nous avons marché le long du port, là, où, l ‘été précédent, nous étions passés avec elle.

 

 

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LA CASSETTE

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Inlassablement , elle répétait les choses que nous n’entendions pas. Qu’elle avait chanté ici et là, qu’elle avait dansé, qu’un jour elle y avait mis tant d’entrain qu’elle avait cassé son talon. Qu’un jour une cousine était tombée chez des amis à Paris, sur une carte postale d’elle, en bretonne. Mon père répétait à quel point elle avait été jeune, belle, mince, vive… « Quand tu chanteras aussi bien que ta mère tu pourras critiquer ! » Comme s‘il était besoin de raisons pour critiquer sa mère !
C’est vrai qu’à la fin des repas de famille elle poussait toujours sa chanson : la Chanson des Blés d’or, Ma Douce entend l’oiseau. C’est vrai qu’on entendait son chant, comme le numéro attendu d’un artiste de music-hall, une rengaine. Qu’on écoutait en guettant cependant son charmant timbre de voix. Mais c’est tout. On n’allait pas en faire un plat.
Nous vidions la maison qui avait été vendue. Nous en étions au meuble de la salle à manger : boites de DVD et cassettes… Celle-ci sans aucune indication.
Avant de la jeter, nous l’avons placée dans le lecteur de cassettes. Et comme dans les films, il y a eu sa voix, l’harmonie de sa voix, sa douceur, sa sensualité, ses silences, sa diction parfaite, et ce ton juste qui ne m’avait jamais frappée… 24 chansons…
Vint Noël… Nous avions dispersé en mer les cendres de mon père. J’accomplis un autre rituel : envoyer – toutes ondes dehors – la voix de ma mère, chantant sa plus belle balade, aux quatre coins du monde : à New-York et Seattle, dans le Colorado, à Johannesburg, au Groënland, en Allemagne et en Russie, jusqu’à Cayenne… aux amis et aux connaissances… Et ceux qui ne la connaissaient pas aimèrent son chant.

 

 

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DUNES

 

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Ça pourrait être la dune de Cleut Rouz. Ça pourrait être la plage de Kerdallé. C’est n’importe où. Et je m’y retrouve. On est de là, de cette approche littorale. On arpente les bords de mer. On ne s’en détache pas. On en a le goût du sel sur les lèvres. Le vent dans les cheveux . Les embruns qui s’y déposent comme une laque. Le frémissement des plantes grasses qui rampent sur les dunes. La solitude y est plus belle qu’ailleurs. Magnifiée, célébrée. Et la musique qui l’accompagne, c’est celle du fracas des vagues sur les rochers des tempêtes maritimes. Le temps se compte ici en marées d’équinoxes et le printemps en Bretagne est toujours plus doux qu’aux environs de Paris…

 

 

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LA MER, TOUJOURS

 

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Quand on quitte la Bretagne, en train, en partant de Saint-Brieuc, on guette, après Iffiniac, la dernière fois qu’on voit la mer…
Quand on part de Quimper, c’est après la Roche-Bernard. Seulement après, on peut ouvrir un livre. Il n’y a plus rien à voir.
Quand les Terre-Neuvas revenaient de leurs campagnes d’Islande, la première chose qu’ils voyaient , c’était à Binic, la croix du Corps de Garde, grossière sur son amont rocheux.
Quand il était à terre, mon arrière grand-père, silencieux, s’installait dans le jardin de Victorine et il regardait la mer.

 

 

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