D’ombre et d’eau

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On ne voit jamais rien en touriste, on ne voit jamais rien en passant. On est tout juste capable de faire du bruit sur les silences qu’on frôle.

j.c.k. pour les photos

Brigitte David pour les textes.

 

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L’hiver trainait sa grisaille. Du ciel elle ne voyait que les reflets dans les flaques. Elle avait pris la pluie un jour qui oublia de se lever . La ville ressemblait aux autres villes. Elle n’était pas partie assez loin. La plus petite distance n’est pas suffisante. Il faut la durée, le temps que dure l’espace parcouru de la fuite.
Avant qu’ils ne se réveillent elle avait sauté dans le bac qui assurait la traversée d’une rive à l’autre du lac.

 

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La première nuit qu’elle passa ici, elle fit un cauchemar. Une blatte d’un plastique blanchâtre jaunissant, égayé de jaune cadmium à la tête et de bleu cobalt à l’autre extrémité, fonçait sur elle,avec ce martèlement clap-clap caractéristique des jouets à traîner de Fisher-Price…Un jouet a traversé sa nuit. Aucun signe de dérèglement. Pas de coup tordu, pas de sexe, pas de meurtre.Dossier vide ! Pas de quoi rester hagarde jusqu’à sa tasse de thé.« Ça me laisse juste une impression bizarre! »
Il avait toujours une hypothèse de secours…« Mes histoires de blattes, je préfère les garder pour moi! » martela – t’-elle en regardant au loin le jet, qui s’inscrivait, tranchant comme une lame, à l’horizon du lac.

 

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Il l’avait rencontrée à un concert de musique contemporaine où il s’était laissé entrainer, En résidence d’artiste pour trois mois, elle s’était enflammée ce soir-là sur la frilosité de ces musiciens académiques, au cerveau formaté, pour qui la musique commençait dans l’exploration d’une méthode, la vérification d’un principe ténu, dont ils se rapprochaient précautionneusement. Elle s’était lancée dans un vibrant plaidoyer pour la musique malienne, qu’elle comparait à la musique baroque, avec son principe de basse continue, sur lequel viennent se greffer différents thèmes.
D’un vent de feuilles séchées, tourbillonnant avant l’orage, dans une rue déserte, en été, elle avait fait une pièce pour balafon, un instrument qui exploitait au maximum les possibilités de résonance du bois sec et dont elle aimait particulièrement la légèreté, la fragilité, le pouvoir d’évocation. Sa musique plaintive, hésitante, incertaine, son errance à grandes foulées dans les herbes sèches de sa vie imaginaire avaient fait un four. Des copains l’avaient encouragée avec des compliments empoisonnés. Ils avaient reconnu 50.000 influences. Avaient souri de son ancrage tardif dans la musique répétitive. Et le journaliste du Monde qu’elle avait convaincu de venir l’écouter, l’avait achevée en parlant du « charme » de sa création. Il avait suggéré qu’elle la proposât à des chorégraphes, ce qui, selon le code en vigueur dans les petits milieux de la musique, était comparer sa pièce à de la musique d’aéroport.

 

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« A chaque fois qu’on me met le tapis rouge, je me plante ! » Après l’échec de sa pièce pour balafon, elle était passée par une phase d’apathie totale. Elle n’ouvrait plus un livre, ne voulait plus voir un film, ne répondait plus au téléphone. Comme déclencheur de toute initiative, professait-elle, doctement, il n’y avait rien de tel que l’ennui. « Les seuls moments qui vous obligent ! »
Lui revenait de l’enfance la torpeur d’un après-midi exsangue, où la rumeur d’un stade s’abattait sur la ville, décolorée comme une photo surexposée. Et la germination souterraine, impérieuse d’un désir d’autre chose.

 

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Elle parlait de la dynamique des bâtiments. De cette ouverture que représentait pour elle la radicalité de certains lieux, de leur provocation à être. Le Couvent du Corbusier, où vous pouviez être instantanément saisi d’une sainte angoisse et subir un rafraichissement éclair de tous vos neurones. Elle vantait la planche posée sur des tubulures pour écrire. L’ascèse, recherchée, jamais atteinte. La page blanche, la Table Rase, le premier mot, le premier geste, attachés que nous étions tous, à cette illusion du premier grattage à mains nues sur la paroi de la grotte !L’analogie s’étendait à sa propre vie quand , inexplicablement, chaque matin, elle se réveillait neuve, sans mémoire.
Elle trainait depuis deux ans une création, dont elle différait la phase finale. Pour y mettre un terme, elle décida de se couper du monde. Il lui fallait un endroit qui soit à la ville ce que le tilleul est à la boisson. Peut-être même pire ! Une base neutre. Ce ne pouvait être ni la mer, ni la montagne. Il avait suggéré Roanne? Montbrison ? Poitiers ? Mais on pouvait rayer tout de suite l’idée de rentrer dans les terres. Et la plaine. Par défaut, elle préférait les villes frontalières, celles qui couraient le risque de la contamination : « Une capitale, un peu éteinte, protestante, ou mieux …calviniste ! Presque germanique ! »

 

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Un dimanche, devant chez le fromager jurassien du quai saint-Antoine, un homme parlait avec une désinvolture affichée, suffisamment haut pour que toute la queue en profite, offrant au tout venant les paillettes et vanités de sa vie. Sa compagne lança un prénom. « L’histoire d’amour était finie » assura-t-il ; cela avait été pour cet ami, « plus une consolation qu’une histoire d’amour. »
Du mépris de cet homme pour la consolation lui était venue l’idée. « Toute histoire commence – disait-elle – par une tombée du nid »
Après avoir épuisé les ressources de la savane et des herbes sèches, elle explorait désormais le registre de l’eau : les sons de la mer, des fleuves, des lacs. L’eau vivante et l’eau morte. Le flux, le reflux, le son du fleuve en crue s’engouffrant autour des piles de pont, le bruit de l’eau se fracassant sur la coque en bois des péniches et celui des lames croisées de l’Océan Indien, menaçant les coques fragiles en polycarbonate des bateaux du Vendée Globe. Avec TL, ils avaient parlé de la peur. Présente, disait-il « dès que tu mets les pieds sur le bateau. C’est elle qui te garde éveillé.»

 

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Elle enregistrait des sons. En Bretagne, elle avait guetté pendant plus d’un mois , ce moment précis, où, la mer s’étant retirée au plus profond de la baie, surgissait le rythme soudain martial, symphonique, qui amorçait sa remontée. Elle avait fait un inventaire scrupuleux de tous les moments possibles : un jour de vent, un jour de pluie, à la tombée du jour. Avec ou sans mouette, avec et sans cris d’enfants. Elle avait guetté sur la Côte Sauvage, le grand splash sur les rochers, au ras de l’eau le clapotis sensuel et léger des vagues mourant doucement sur le rivage. Et puis elle s’était attaquée au lac, juste froissé de l’excitation des hors-bords. Au son du vent se mêlant à celui de l’eau dans les roseaux. Au croassement des grenouilles, au hurlement du lac gelé qui grondait la nuit.
Après, j’ai bien compris qu’elle parlait d’autre chose que de la mer et du lac. Que dans ses histoires de flotte, immobile ou déchainée, trainaient des fragments de sa vie auquel je n’aurais jamais accès, qu’elle ne pouvait dire que là, dans ce bercement que l’on retrouvait dans la musique baroque, dans la musique malienne, dans les mouvements de la mer.

 

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Son exposition s’était terminée un mois auparavant. Il y avait eu un flottement dans son emploi du temps. Il pensait reprendre un projet autour de l’idée de la ville. Pas une ville touristique, pas une ville de caractère, pas une ville historique… une ville de moyenne déréliction, suffisante pour se prêter à des exagérations lyriques.
Elle avait donné la règle du jeu : « Je ne veux pas être distraite. Je ne ferai pas la guide touristique. Je dois travailler. J’ai besoin de solitude. J’ai envie de te voir. » Et elle avait cadré les conditions de la relation. « Ne me demande pas si ça avance. Ni si j’ai du blanc pour la prochaine lessive. Je ne veux pas savoir qu’il y a une rétrospective Goretta ou Tanner à la cinémathèque, ni que Freddy Buache et Godard débattent à la fac, du rapport qu’ils entretenaient, jeunes, avec l’œuvre de Céline ! »

 

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Il débarquait 3 ou 4 jours, le temps d’arpenter la ville et de faire sa moisson de clichés qu’il revoyait ensuite dans son atelier. Il griffonnait alors une esquisse, ébauchait une gouache, une tentative d’aller vers la peinture qui, pour le moment , ne donnait rien de convaincant. Il finirait bien par traduire sur la toile, ces incertitudes, enregistrant des architectures d’où ne restait que la structure, des rives où se rencontrent des esseulés, prêts à tous les mauvais coups. Ses repérages tenaient autant de l’analyse de terrain urbanistique que sociologique passant des moments de disgrâce à ceux où la lumière ne nait que de l’usure de l’ombre.

 

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Ce faisant il respectait à la lettre leur contrat : ne réapparaître qu’en fin de journée. A chaque fois qu’il approchait du garage, lui revenait inexplicablement son passage à Charleville-Mézières un jour glacé et pluvieux de mars. En parcourant les rues mortes à l’heure du déjeuner, en plongeant ses yeux dans la Meuse, il s’était dit qu’Arthur n’avait pas eu d’autre choix que la fuite. Jusqu’à Londres, Stuttgart… Jusqu’au Harar…
Après Londres, elle était partie à Stuttgart : « comme Rimbaud ! » Un soir de moitié de chagrin d’amour, racontait-elle , j’avais 18 ans, une ravissante robe en mousseline vert émeraude et il n’était pas venu ! J’avais descendu tout ce que j’avais pu comme punch. Jusqu’au lavabo, où un copain, m’avait tenu la tête. Connaissant son goût pour les Lettres et pour qu’il ne perde rien de l’histoire littéraire, j’avais quand même eu le réflexe de lui faire remarquer que je vomissais bleu comme Rimbaud ! »

 

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Cela faisait désormais quelques mois – « Ça fait pas mal d’années-chien tout ça ! » avait –elle lâché – qu’ils pratiquaient le « couple tempéré », le « couple critique » , une catégorie contemporaine taillée sur mesure, censée garantir contre les pincements intempestifs du cœur, une sorte d’incubation homéopathique des sentiments, garantie sans foudre, sans saignements, sans sueurs froides, sans battements de cœur, une pasteurisation de la relation, bonne à prendre pour les gueules cassées, et qu’on aurait pu mettre direct dans la soute à bagages sans que le moindre germe de fermentation ne se manifeste.
Accrochés qu’ils étaient à cette non contamination mutuelle, ils revenaient vaillamment à ce principe de base, clairement établi, lorsque qu’ils s’étaient, par distraction, laissé aller à des débordements suspects.

 

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Immanquablement, son regard était attiré par la première fenêtre éclairée dont il accentuait alors la couleur jaune beurre, sur une façade éteinte. Ça ne suffisait pas à simuler la vie. Ça ne l’empêchait pas non plus de peupler ces vitrines misérablement cheap, de présences un peu excitantes : « On marche avec ses fantasmes … et avec ses fantômes ! » murmura- t-il , en rajoutant une louche dans le ton narratif qu’il ne pouvait s’empêcher de se tenir à lui-même au cours de ses déambulations. Il appuyait le déclencheur devant un espace public sinistre, des inventions architecturales perverses, conçues pour garantir l’isolement de chacun, comme autant de signes d’une civilisation exténuée, vide, percluse de préjugés, de limites, de peurs, de frustrations diverses.
Quand ce n’étaient pas des murs ou des grilles, des barrières s’imposaient dans son champ visuel. « Je privilégie l’empêchement ! » constata-t-il.

 

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Mais si les fenêtres – comme les yeux – disent les architectes, sont les miroirs de l’âme, il n’y avait pas plus de vie derrière ces fenêtres que dans celles d’un calendrier de l’Avent. Sauf que quand on les ouvrait on n’y trouvait pas de chocolat. Ici, le moindre salon d’esthéticienne avait des allures de quincaillerie. Il ne vendait pas de rêve, de crèmes fluides et de parfums capiteux, mais de la raison, du soin, de l’invisible, du massage facial, de l’épilation à la cire. Quant aux colonnes Morris… l’affiche qui annonçait une pièce de théâtre, pouvait passer pour un appel à la délation. Il se rappela ce copain, mathématicien russe, vivant en Allemagne, dans une petite ville proprette, qui racontait comment le soir, quand il déposait sa poubelle et se cassait la tête à trouver pour chaque déchet le container approprié, s’entendait invariablement interpeller par un voisin, qui d’un balcon lui lançait : « …Ce n’est pas dans celle-là ! »
Les seuls feux qui brûlent dans cette ville… sont les feux de circulation ! »

 

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Elle a devancé ma question, ne me laissant aucune chance de poser le piège usuel : « Tu as eu ce que tu voulais ? » « J’ai fait les roseaux ! » et sa voix était suffisamment ferme pour savoir qu’elle n’allait pas – en plus – me donner l’indice de satisfaction sur la question des roseaux !« … Quand tu auras dégelé – amorçai-je – J’allais lui proposer un saut au restau mexicain pas très propre de la rue d’à côté, mais elle délayait déjà sa soupe d’ortie lyophilisée dans un bol. Il y avait plus que la soupe d’ortie dans le bol. C’était un acte adressé et j’étais seul dans la pièce. « Tu veux manger des graines ? » Elle inclina la tête légèrement sur le côté. Ses yeux dans les miens. A peine navrée. Elle ne voulait rien.

 

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Elle s’absorbait des heures sur son ordinateur, recréant son après son, l’atténuant ou l’amplifiant, le superposant à d’autres sons. Modulant les silences. Rajoutant ici le croassement dissonant et lugubre d’un cygne , tout en peaufinant le déséquilibre dans ce qu’elle appelait « les vagues croisées du son ».
« Il y aura un texte. Il me faut des voix… » dit – elle un jour. Un récitant, un chœur.Il se mit à chercher parmi les comédiens qui, pourrait… « Je trouverai. » coupa-t-elle « … Dans la rue. Dans le métro. Je vais trainer dans la classe de chant du Conservatoire. Je ne veux pas d’une voix déjà entendue. »

 

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Parfois elle me faisait entendre un segment de sa composition. Elle disait qu’il fallait qu’elle épure, façon de devancer la critique : « Ce n’est pas fini. C’est une ébauche. Je cherche encore ! » Mais elle était la seule à pouvoir juger son travail. Personne ne l’attendait au lieu de sa création. Et je n’ai jamais pu juger le travail d’un proche. A peine si je peux repérer la linéarité d’un mouvement et les ruptures de rythme, les phrases lancinantes et les phrases apaisées.

 

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Noël approchait à grands pas. Il y a toujours pire en la matière. Elle se souvenait du maximum de ce qu’elle avait pu faire dans sa tentative défaire du soir de Noël« un soir comme les autres ». D’abord, avec une copine en rade, elles avaient eu l’ambition de manger des huitres. Mais l’huitre, placide, ne donnait au bout d’un quart d’heure aucun signe d’ouverture. Elle l’attaqua au marteau.Sur la tranche. Ayant toutefois pris la précaution de l’allonger au préalable sur une planche à découper. « Ca vous gâche un réveillon ! » avoua-t-elle.« Si on allait au Mac Do ?» Puis elles s’étaient appuyé un concert de Raï Casablancais , rue Montmartre et avaient pris le train, Gare du Nord, pour un réveillon au Raincy.

Autour de la bûche marron/chocolat, une spécialité maison, ils allongeaient tous des têtes de demi-deuil. Il était quand même plus facile de débarquer les jours ordinaires, chez la mère d’Y : « Les garçons sont dans la salle de montage. Le Labo est libre.Allez vous faire un thé ! » disait Mme B de son accent anglais. On allait ensemble à la cuisine. On lui racontait un dixième de nos plans foireux, notre contribution si modeste à la marche du monde. Puis on filait s’enfermer dans la lumière rouge du labo. On jetait un coup d’œil sur ce qui séchait sur le fil. On sortait les planches contact, les négatifs. On remplissait les bacs…

 

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Le concert avait lieu le soir même. Il arpenta une dernière fois les rues de la ville. Le ciel dégorgeait sa palette sur l’ingratitude d’un carrefour. « Géricault !… » s’amusa-t-il en appuyant sur le déclencheur. Il y a de l’exorcisme dans cette mise à plat, du nettoyage à sec, du bon exercice de la Table Rase. Ce qui reste c’est ce qu’on n’a pu éliminer. En vérifiant sa photo : « Je préfèrerais ne pas… » avança-t-il sans terminer sa phrase.
L’air du temps n’était pas franchement propice à la romance.

 

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Elle sortait de la douche, rouge comme un homard, à moitié enrobée de serviettes.
« Je préfèrerais que tu ne sois pas dans la salle. Ça va me déconcentrer. Si je sais que tu es là, je vais diriger avec un souci d’adoucir, ou de séduire. Ce n’est pas ma musique. » Elle lui avait déjà fait le coup en Bretagne quand elle fixait numériquement les galops de la mer et le fracas des vagues : « Je préfère qu’on ne parle pas de musique ! »
Carnet de croquis sous le coude, il sillonnait alors le rivage en solitaire.
Le soir ils avaient RDV au Bar du Port. Il la vit de loin parler gravement musique avec le marin pêcheur à qui ils achetaient leur poisson à l’arrivée du bateau : « Il pose les bonnes questions. » Apparemment il donnait aussi les bonnes réponses. A 3 heures du matin, elle embarquait sur son chalutier, à la recherche du son du filet que l’on remontait des grands fonds marins. Le RDV devint quotidien avec cet homme taiseux. Et attentif.

 

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Il avait eu droit aux chaussettes, au teint blafard, aux cernes dévastatrices, aux soupes d’ortie… Dans son fourreau de soie bleu nuit, avec son teint nacré Dior à peine rosé, ses chaussures qui valaient trois mois de loyer, elle avait tout de la femme qui part danser avec Fred Astaire, rumina-t-il en la laissant devant le parvis de l’auditorium.

 

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La salle avait été presque pleine. Au foyer du théâtre les amis se pressaient autour d’elle. Quelques hommes en rajoutaient dans l’enthousiasme. Il savait qu’elle attendait le mot rare et la parole d’avenir. Un éditeur, un directeur de salle de musique. Un projet qui valide le travail fait. Une reconnaissance. Il vint lever sa coupe avec elle, les yeux dans les yeux. Une légère déformation soudaine, un léger tremblement de sa bouche … Elle retenait ses larmes : « Ils sont venus à mon concert. Mais ça ne leur parle pas. Ça ne les touche pas. Ils ne savent pas par quel bout prendre… » Un homme jovial et rebondi s’approchait. Il pratiquait le dithyrambe sans audace. Il inaugurait, dit-il vivement, un nouveau lieu à la rentrée. En banlieue. La banlieue, c’est la ville de demain, n’est-ce pas ? Que diriez vous de faire l’inauguration ? « Trop jovial, jugea-t-il. Pas très finaud. Trop direct ! »

Elle tempéra sa réponse : « Il n’a pas dit un mot sur ma musique ! Et il voudrait que je vienne jouer dans son champ de betteraves ! »

 

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 Elle dévida toutes ses angoisses sur lui, sans retenue, pleurnichant sur le prix de ses chaussures et sur le fait qu’elle aurait dû jouer en jean et chemise blanche. Ça ne lui avait jamais réussi de se faire belle comme une hétaïre. A chaque fois ça avait été le flop ! Il valait mieux qu’elle endosse ses pulls mités, ses jeans avachis. Et qu’elle oublie ces chaussures à la con qui lui ruinaient les orteils !

Il la vit rallumer discrètement son téléphone portable. Et il entendit le message de l’homme furibard qui criait: « Quand tu es partie , tu as emporté les deux épluche-légumes ?! »

 

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 Le directeur de l’IRCAM s’approchait : « Mais qu’est-ce que vous faites dans votre coin ? Venez que je vous présente ! » Il vit le moment d’hésitation d’un homme légèrement appuyé contre un mur, qui depuis un moment la regardait. « Il y a – dit-il – dans votre musique, de la violence et de la consolation. » Elle ne trouva aucun mot. Elle lui avait toujours dit : « Tu écris pour une seule personne – s’il y en a une – qui entende ce que tu dis ! »Et dès qu’une pièce était terminée, disait-elle, dès qu’elle l’avait jouée, elle passait par une phase d’oubli total, une sorte de vide sidéral.
Il y avait dans son regard quelque chose de complètement neuf. De renaissant. Son Histoire d’eau était déjà le passé. Quelque chose d’autre commençait immédiatement. Et il en faisait partie.

 

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« Une nouvelle » avait-il dit en envoyant ses photos, toutes ténébreuses, toutes funèbres, toutes hivernales…Ma palette est assez primaire : les hommes, les femmes, les enfants…Quand on n’est pas Calvin, qu’est-ce qu’on va fabriquer dans une ville comme Genève ? Je me suis souvenue de ce qui me fut dit un jour lorsque j’annonçai que sursaturée de la ville j’allais aller garder des moutons dans les Causses : « Il y faut une riche vie intérieure ! » susurra mon interlocuteur.

Il y avait l’ombre et l’eau…

 

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